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Maïsha, Mémoire du Kivu par Philippe Okunda

  • Maïsha signifie “vie” en swahili. Pourquoi ce titre s’est-il imposé à vous, et que
    raconte-t-il de votre propre trajectoire ?

    Éléments de réponse :
    Maisha s’est imposé parce que c’est un mot qui porte en lui tout ce que j’ai cherché à capturer :
    la vie dans ce qu’elle a de plus brut, de plus vibrant, de plus résistant. Lorsque j’ai commencé
    à travailler sur ce livre, j’ai compris que je ne voulais pas écrire un énième ouvrage sur la
    souffrance du Kivu. Je voulais écrire sur la vie qui continue malgré tout. Ce mot swahili, qui
    résonne comme une respiration, est devenu pour moi un mantra personnel. Dans ma propre
    trajectoire, j’ai connu des moments où tout semblait vouloir m’éteindre. Et à chaque fois, c’est
    cette force vitale, ce maisha, qui m’a rappelé que tant qu’on respire, on peut se reconstruire.

  • Votre ouvrage semble naviguer entre introspection, transmission et éveil. À quel
    moment avez-vous compris que ce livre devait exister ?

    En fait j’ai toujours aimé écrire, mais ça restait toujours dans un cadre privé, (j’écris des
    poésies, des récits parfois je développe un thème philosophique qui m’inspire, mais toujours
    dans un cadre privé. Et c’est en 2015 après avoir suivi une émission de Radio France
    Internationale (RFI) qui relatait quelques témoignages horribles des femmes survivantes des
    massacres. En écoutant leurs récits j’ai eu des frissons et je me suis dit que je dois écrire ces
    récits. J’ai donc commencé à esquisser les premières lignes de ce qui deviendra ensuite ce
    roman. Mais j’ai abandonné le projet à la moitié de l’écriture pour reprendre le bien plus tard
    (presque 9 ans). La raison était que la situation à l’est de mon pays (guerre, viols et tueries de
    masse) demeurait inchangée voire pire. Je trouvais que le peuple Congolais dans sa majorité
    ne se mobilisait pas assez pour la cause de l’Est. Ce livre est né de cette urgence : celle de
    transmettre avant qu’il ne soit trop tard. L’introspection est venue ensuite, en écrivant, en
    réalisant que mon propre parcours de fils de la diaspora et celui de mes parents résonnaient
    étrangement avec ces histoires de déracinement et de renaissance.

  • Dans Maïsha, on ressent une forte dimension identitaire. Quelle place occupe
    l’Afrique — réelle ou symbolique — dans votre écriture et dans votre construction
    personnelle ?

    L’Afrique n’est pas un décor dans ma vie, c’est une colonne vertébrale. Réelle, parce que j’ai
    marché sur ses terres, écouté ses langues, pleuré et ri avec ses habitants. Symbolique, parce
    qu’elle représente pour moi un rapport au monde, à la communauté, à la mémoire.
    Écrire Maisha, c’était renouer avec quelque chose que j’avais parfois étouffé en moi pour
    « m’adapter ». C’était accepter que mon identité n’est pas un dilemme entre ici et là-bas, mais
    une richesse. Le Congo est un pays merveilleux, ce serait un vrai paradis si on le stabilisait. Et
    ce livre est aussi une manière de le reconnaître.

  • Vous parlez de résilience sans jamais tomber dans le cliché. Comment redéfinir
    aujourd’hui ce mot, souvent galvaudé, à travers votre expérience ?

    La résilience, pour moi, n’est pas cette image lisse de quelqu’un qui encaisse tout sans
    broncher et finit par triompher en souriant. C’est plus sale que ça. La vraie résilience, celle qui
    se passe au Kivu, c’est se réveiller chaque matin alors qu’on a tout perdu. C’est pleurer la nuit
    et cultiver son champ le jour. C’est choisir, parfois sans énergie, de ne pas laisser la haine
    gagner. Dans ma propre vie, la résilience a été d’accepter que les cicatrices ne disparaissent
    pas, mais qu’elles peuvent devenir des lieux de force. Redéfinir ce mot, c’est lui retirer son
    vernis de « succès » pour le ramener à sa vérité : la persévérance humble et quotidienne.
  • À qui s’adresse profondément Maïsha ? À ceux qui doutent, à ceux qui cherchent, ou
    à ceux qui se reconstruisent ?

    Maisha s’adresse à tous ceux-là, parce que souvent ce sont les mêmes personnes à différents
    moments de leur vie. À ceux qui doutent, parce que le livre leur montre que le doute est une
    étape, pas une fin. À ceux qui cherchent, parce qu’il n’apporte pas de réponses toutes faites
    mais propose des chemins, des voix, des témoignages qui peuvent éclairer. Et surtout à ceux
    qui se reconstruisent, parce que c’est un livre sur la reconstruction. Il leur dit : vous n’êtes pas
    seuls, d’autres avant vous ont traversé des nuits plus longues encore, et ils en sont sortis. Pas
    indemnes, mais debout.
  • Votre plume est à la fois intime et universelle. Écrivez-vous d’abord pour vous libérer
    ou pour transmettre ?

    Les deux sont indissociables. Au début, j’ai écrit pour me libérer, puisque je me sens
    concerné, – tout d’abord en tant qu’être humain puis en tant que fils du Congo – de la tragédie
    de l’Est. Me libérer pour mettre des mots sur des douleurs que je n’arrivais pas à nommer
    autrement. Mais très vite, j’ai compris que ma libération ne pouvait pas être solitaire. Elle
    devenait libération quand elle rencontrait l’autre, quand elle faisait écho à d’autres vies. Écrire,
    pour moi, c’est jeter une bouteille à la mer en sachant que quelqu’un, quelque part, la recevra.
    J’ai compris que si je n’écrivais que pour moi comme avant, je devais continuer à tenir mon
    journal intime. J’écris désormais pour transmettre et pour que mes lecteurs se sentent moins
    seuls dans ce qu’ils traversent.

  • Votre parcours personnel semble traversé par des ruptures, mais aussi par des
    renaissances. Quelle a été la plus déterminante pour l’homme que vous êtes aujourd’hui
    ?


    La rupture la plus déterminante a été un départ, très jeune à l’âge de 12 ans pour rejoindre mes
    parents, réfugiés politique en France. J’avais quitté mon pays natal, les amis d’enfance mais
    j’avais espoir de les revoir plus tard et le fait de les retrouver me rendait très heureux.
    Cependant, en tant que réfugiés, mes parents ne pouvaient retourner au Congo. L’avènement
    de l’AFDL avec à sa tête le feu président Laurent Désiré Kabila fut un espoir (de courte
    durée) qui m’a permis de revoir mon pays natal après environ 15 ans d’absence. Mais
    l’assassinat de ce nouveau président à peine 2 ans après son arrivée au pouvoir avait eu raison
    de mes espoirs pour ce grand pays. Aujourd’hui, je crois que la nouvelle génération est
    capable de changer véritablement le cours de l’histoire du Congo. Même si ce n’est pas
    encore vraiment visible dans les faits, l’espoir renaît. L’Afrique semble déterminée à prendre
    la place qui lui est due dans le concert des nations. J’ai espoir. Gardons espoir. C’est le
    message que j’essaie de transmettre dans mon roman.

  • On perçoit dans votre livre une quête de sens presque spirituelle. Quelle est votre
    définition de l’équilibre intérieur ?

    L’équilibre intérieur, pour moi, n’est pas un état stable. C’est une danse. C’est la capacité à
    accueillir ses contradictions sans chercher à les résoudre à tout prix. C’est accepter que l’on
    peut être à la fois fort et fragile, en colère et apaisé, perdu et confiant. Dans Maisha, vous
    « rencontrez » des femmes qui avaient tout perdu et qui pourtant irradiaient une forme de
    paix. Leur secret ? Elles avaient cessé de lutter contre ce qui leur était arrivé. Elles l’avaient
    intégré, sans le nier, sans s’y abandonner. L’équilibre, c’est cela : faire la paix avec ses parts
    d’ombre, et avancer avec elles, non contre elles.

  • En quoi votre histoire peut-elle inspirer une génération en quête de repères,
    notamment dans les diasporas africaines ?

    Je pense que ma génération, celle des enfants de la diaspora, porte souvent un double fardeau
    : celui de la mémoire et celui de l’adaptation. On nous a appris à regarder vers l’ailleurs pour
    réussir, mais on nous a aussi transmis l’idée que nos racines étaient une richesse. J’ai
    longtemps cru que je devais choisir. Ce que mon histoire peut inspirer, c’est qu’on n’est pas
    obligé de choisir. On peut être fier de ses origines, les porter comme un héritage vivant, et en
    même temps construire sa vie ici, avec les outils d’ici. Maisha montre que l’identité n’est pas
    un carcan, c’est une matière vivante qu’on réinvente chaque jour. Et que dans cette
    réinvention, il y a une puissance créative immense.
  1. Le leadership personnel est un fil invisible de votre ouvrage. Comment devient-on
    leader de sa propre vie selon vous ?

    Devenir leader de sa propre vie, c’est d’abord accepter que personne ne viendra nous sauver.
    Ce n’est pas une phrase cynique, c’est une libération. Cela veut dire qu’on cesse d’attendre une
    permission extérieure pour exister, pour agir, pour choisir. Dans Maisha, vous voyez des
    femmes devenir des leaders parce qu’elles ont pris une décision un jour : « Je ne subis plus.
    J’agis. » Cela peut commencer par un petit geste : parler, partir, créer, dire non. Le leadership
    personnel, c’est aussi apprendre à s’entourer. On ne devient pas leader seul. C’est savoir
    reconnaître ceux qui nous tirent vers le haut, et devenir à son tour une force pour les autres.
    C’est un mouvement perpétuel entre assumer sa propre route et tendre la main.

  1. Si Maïsha devait laisser une seule empreinte dans l’esprit de vos lecteurs, quelle
    serait-elle ?


    Une seule empreinte : que la vie, même dans ses heures les plus sombres, vaut toujours
    d’être vécue. Je voudrais que mes lecteurs ferment ce livre avec cette conviction ancrée en
    eux : quoi qu’ils traversent, ils ne sont pas seuls, et ils ont en eux une force insoupçonnée. Je
    voudrais aussi qu’ils repartent avec l’image de ces femmes du Kivu qui, malgré l’indicible,
    continuent de rire, d’aimer, de cultiver, de se battre. Parce que si elles ont pu, alors nous
    aussi. Maisha, c’est un mot qui porte en lui cette promesse : tant qu’il y a la vie, il y a l’espoir.

  • Aujourd’hui, après ce livre, que vous reste-t-il à explorer, à dire ou à transmettre ?
    Maisha est une étape, pas un point final. Il me reste tant à explorer. D’abord, le Kivu lui-
    même : ce livre n’a pu capturer qu’une infime partie de sa richesse humaine et culturelle. Je
    voudrais continuer à donner la parole à ceux qu’on n’entend pas. Ensuite, il y a d’autres
    territoires, d’autres mémoires qui m’appellent. L’Afrique des Grands Lacs, certes, mais aussi
    les diasporas, ces communautés qui inventent chaque jour de nouvelles façons d’être au
    monde. Et puis, il y a la transmission. Je voudrais que ce livre ouvre des espaces de parole,
    des ateliers d’écriture, des rencontres. Parce que l’important n’est pas seulement d’écrire, c’est
    de créer du lien. Ce que je veux transmettre, finalement, c’est une méthode : écouter,
    recueillir, restituer. Et surtout, ne jamais cesser de croire que nos histoires, si modestes soient-
    elles, ont le pouvoir de changer quelque chose chez celui qui les reçoit.


Format : 14 x 21 cm
Prix : 22 €
ISBN : 979-1098260902
Diffusion : chez Amazon
Disponible sur commande auprès de l’auteur au 0610304626

Jessica BARRE

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