No products in the cart.
Timnit Gebru met l’intelligence artificielle face à ses responsabilités
Timnit Gebru, chercheuse américaine née en Éthiopie dans une famille d’origine érythréenne, vient de recevoir le Right Livelihood Award 2026 pour avoir remis en question la concentration du pouvoir dans l’intelligence artificielle et défendu des technologies fondées sur la justice, l’expérience vécue et l’autonomie humaine.
Décerné depuis 1980 par une fondation suédoise, le Right Livelihood Award récompense des personnes ou des organisations qui proposent des réponses concrètes aux grandes crises contemporaines. Cette année, le jury a distingué plusieurs femmes engagées contre l’autoritarisme, les violences patriarcales et les dérives technologiques. Pour Timnit Gebru, le prix vient couronner un combat devenu central : empêcher que l’intelligence artificielle reproduise, à grande échelle, les inégalités déjà présentes dans la société.
Son parcours commence en Éthiopie. Adolescente, elle quitte son pays après le déclenchement de violences liées à la guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Elle rejoint les États-Unis à l’âge de 16 ans et y demande l’asile. Cette expérience de l’exil et de la discrimination nourrit plus tard sa réflexion sur les technologies, les données et les personnes laissées à l’écart des systèmes de décision. Elle comprend que les outils présentés comme neutres peuvent, en réalité, prolonger les rapports de domination existants.
Timnit Gebru poursuit des études d’ingénierie électrique avant d’obtenir un doctorat au laboratoire d’intelligence artificielle de Stanford. Ses travaux portent notamment sur la vision par ordinateur, une branche de l’IA capable d’analyser des images. Elle s’intéresse à la manière dont les machines interprètent les visages, les corps et les comportements, avec une question essentielle : qui est représenté dans les données utilisées pour entraîner ces systèmes, et qui en est absent ?
En 2017, elle cofonde l’organisation Black in AI avec la chercheuse Rediet Abebe. L’objectif est de renforcer la présence des personnes noires dans un secteur scientifique où elles restent très minoritaires. Black in AI crée des réseaux, favorise l’accès aux conférences et accompagne de jeunes chercheurs. L’initiative ne vise pas seulement à améliorer la diversité des équipes : elle défend l’idée que les technologies seront plus justes si leur conception réunit des profils, des histoires et des expériences différentes.
Timnit Gebru rejoint ensuite Google et devient coprésidente de l’équipe chargée de l’intelligence artificielle éthique. En 2020, elle cosigne un article consacré aux risques des grands modèles de langage, ces systèmes entraînés sur d’immenses quantités de textes et capables de produire du contenu. Les auteurs alertent sur leur coût environnemental, leur consommation de données et surtout leur capacité à amplifier les préjugés contenus dans les textes disponibles en ligne.
Le texte provoque une crise au sein de Google. Timnit Gebru quitte l’entreprise après avoir contesté les conditions de publication de son article. Son départ fait d’elle une figure internationale du débat sur la liberté de la recherche et la responsabilité des grandes entreprises technologiques. Elle refuse alors une vision de l’innovation qui demanderait à la société de s’adapter après coup aux outils conçus par quelques groupes privés.
En 2021, elle fonde le Distributed AI Research Institute, ou DAIR. Cet institut indépendant étudie les conséquences concrètes de l’intelligence artificielle sur les populations marginalisées : communautés racisées, travailleurs précaires, personnes migrantes ou habitants de régions peu représentées dans les bases de données. DAIR cherche aussi à produire une autre manière de faire de la recherche, moins centralisée, plus ouverte aux communautés concernées et moins dépendante des intérêts industriels.
Son travail a modifié le vocabulaire du secteur. Elle a contribué à populariser l’idée qu’un algorithme n’est jamais complètement neutre, parce qu’il dépend des données choisies, des objectifs fixés et des personnes qui le conçoivent. Un programme utilisé pour sélectionner des candidatures, attribuer un crédit ou reconnaître un visage peut donc reproduire des discriminations sans qu’aucune intention explicite ne soit formulée.
Le Right Livelihood Award distingue précisément cette capacité à relier la recherche scientifique à la justice sociale. Le jury salue une chercheuse qui ne se contente pas d’identifier les biais de l’IA, mais qui travaille à créer des alternatives. Timnit Gebru défend une technologie plus transparente, plus contrôlable et davantage soumise à l’intérêt général. Elle rappelle que la question n’est pas seulement de savoir ce que les machines peuvent faire, mais aussi qui les programme, qui les finance et qui supportera les conséquences de leurs erreurs.
Articles connexes
Martina Arroyo, la voix qui a ouvert l’opéra s’est éteinte
Elle avait la puissance des grandes héroïnes capverdiennes et la ténacité de celles qui, lorsqu’une porte reste fermée, finissent par l’ouvrir pour les autres. Martina Arroyo, soprano américaine née à Harlem, s’est éteinte le 13 octobre à son…


















