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Maladies auto-immunes : les populations africaines sont-elles davantage prédisposées ?
Fatigue persistante, douleurs diffuses, poussées de fièvre, éruptions cutanées ou inflammation d’un organe : les symptômes peuvent sembler banals, jusqu’au jour où ils deviennent invalidants. Dans les maladies auto-immunes, le système immunitaire, chargé de protéger l’organisme contre les infections, ne reconnaît plus correctement ses propres cellules. Il les prend pour des ennemies et déclenche contre elles une réaction inflammatoire. Le corps se transforme alors en champ de bataille, parfois pendant des années, avec des périodes d’accalmie et des poussées imprévisibles.
Plus de 80 maladies auto-immunes ont été recensées à ce jour. Certaines touchent principalement un organe, comme le diabète de type 1, la maladie de Basedow, la thyroïdite de Hashimoto, la sclérose en plaques ou la maladie cœliaque. D’autres s’attaquent à plusieurs organes à la fois : c’est le cas du lupus érythémateux systémique, de la polyarthrite rhumatoïde, de la sclérodermie, du syndrome de Sjögren, des vascularites ou encore de certaines myosites inflammatoires. Leur gravité dépend de l’organe atteint : une thyroïde qui ne fonctionne plus, des articulations détruites ou des reins fragilisés ne provoquent pas les mêmes conséquences.
Ces affections concernent environ 5% de la population dans plusieurs pays développés. Une étude menée en Italie sur douze maladies auto-immunes a ainsi retrouvé une prévalence globale proche de 5%. En Europe, cela représente plusieurs dizaines de millions de personnes. En Afrique, l’ampleur du phénomène reste beaucoup plus difficile à mesurer. Les maladies auto-immunes ont longtemps été considérées comme rares, dans des systèmes de santé mobilisés en priorité par les infections, la malnutrition ou les maladies tropicales. Mais cette rareté apparente tient aussi au manque de registres, de laboratoires spécialisés et de rhumatologues. Les études récentes soulignent que la charge réelle est probablement sous-estimée, en particulier dans les pays d’Afrique subsaharienne.
Le lupus illustre cette difficulté. Il touche principalement les femmes en âge de procréer et peut atteindre la peau, les articulations, le sang, le cœur, les poumons ou les reins. Les femmes d’ascendance africaine et caribéenne sont davantage exposées aux formes sévères, notamment aux atteintes rénales. Dans une étude menée à Londres il y a un peu moins d’une décennie, la prévalence du lupus chez les femmes afro-caribéennes atteignait 177 cas pour 100 000, contre 35 pour 100 000 chez les femmes blanches européennes.
La polyarthrite rhumatoïde, la sclérodermie, le syndrome de Sjögren et certaines vascularites touchent également les femmes africaines et caribéennes. Il ne s’agit pas d’une fatalité liée à la couleur de peau, mais d’une combinaison complexe de facteurs génétiques, hormonaux, environnementaux et sociaux. Les femmes représentent environ 90% des personnes atteintes de lupus. Elles sont aussi confrontées à des obstacles supplémentaires : retards de diagnostic, difficultés financières, éloignement des centres spécialisés et banalisation de symptômes longtemps attribués à la fatigue ou au stress.
Aucune cause unique n’explique l’apparition d’une maladie auto-immune. Une prédisposition génétique peut rester silencieuse jusqu’à la rencontre avec un élément déclencheur : infection virale, tabac, pollution, pesticides, exposition à la silice, certains médicaments ou rayonnements ultraviolets. Le microbiote intestinal, le stress et les hormones sont également étudiés. Une grossesse, une infection ou une exposition solaire importante peuvent parfois provoquer une poussée chez une personne déjà vulnérable.
A l’heure actuelle aucun traitement ne permet de guérir la maladie, mais il est possible de la gérer en réduisant l’inflammation, en prévenant les lésions et en préservant les organes. Suivant l’affection, les médecins prescrivent des anti-inflammatoires, des corticoïdes, de l’hydroxychloroquine, du méthotrexate ou d’autres immunosuppresseurs. Dans le diabète de type 1, l’insuline remplace l’hormone absente ; dans certaines maladies thyroïdiennes, les hormones sont substituées. Des biothérapies ciblées peuvent être proposées lorsque les traitements classiques ne suffisent pas.
En Afrique, les corticoïdes restent souvent le traitement le plus accessible. Dans une récente étude consacrée au lupus en Afrique subsaharienne, ils étaient utilisés chez 99% des patients étudiés, une situation qui traduit ce que les chercheurs appellent le « piège des glucocorticoïdes » : faute d’alternatives disponibles, les malades les prennent longtemps, au risque de développer diabète, hypertension, infections, fragilité osseuse ou complications rénales.
Le mycophénolate mofétil, la cyclophosphamide ou l’hydroxychloroquine sont utilisés lorsque leur coût et leur disponibilité le permettent. Les biothérapies, comme le belimumab, demeurent largement hors de portée de nombreux patients. Le prix des médicaments, des analyses sanguines et des biopsies, ajouté au manque de spécialistes, transforme la maladie en épreuve médicale et économique. Les patients consultent parfois à un stade où les organes sont déjà atteints.
La recherche ouvre cependant de nouvelles perspectives. En Europe, le programme 3TR, soutenu par l’Union européenne, étudie les mécanismes qui expliquent les échecs de traitement, les rechutes et les rémissions dans plusieurs maladies auto-immunes. L’objectif est de mieux identifier les patients susceptibles de répondre à chaque médicament et de progresser vers une médecine personnalisée.
Les chercheurs explorent aussi les thérapies cellulaires CAR-T, déjà utilisées contre certains cancers. Elles pourraient détruire les cellules immunitaires responsables de la maladie et réinitialiser le système immunitaire chez des patients atteints de lupus sévère. Les premiers résultats sont prometteurs, mais ces traitements restent expérimentaux, lourds et très coûteux.
L’Europe investit dans la recherche collaborative, les biothérapies et les registres de patients. Les États-Unis développent les immunothérapies et la médecine de précision. En Afrique, les priorités sont plus immédiates : former des spécialistes, améliorer le diagnostic, créer des réseaux de rhumatologie et garantir l’accès aux médicaments essentiels. A l’avenir, la véritable avancée ne sera pas seulement de découvrir de nouveaux traitements, mais de permettre aux patientes africaines et caribéennes d’être diagnostiquées assez tôt pour en bénéficier.
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