Guila Clara Kessous, Artiste de l’UNESCO pour la Paix

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 « Femina Pax : une résolution qui fait trembler l’Afrique »

 Artiste de l’Unesco pour la paix, Guila Clara Kessous sera en mars prochain à Genève où elle présentera dans le cadre de la 61e session du conseil des droits humains à l’ONU sa résolution tendant à ce que 30 % de femmes soient imposées à la table des négociations diplomatiques lors d’un side event. Directrice de Femina Vox — le forum international dédié aux droits des femmes — et vice-présidente de l’UNF, celle qui se définit aussi comme une « artiviste » (combinant l’art et l’activisme) nous explique la genèse de cette résolution et ses combats en matière de droits des femmes. Elle a fièrement proposé au Royaume du Maroc d’endorser cette résolution, en lien avec ses origines et la réforme de la Moudawana (code de la famille marocain) pour promouvoir l’égalité selon le souhait de Sa Majesté Mohammed VI. Rencontre.

Quelle a été la source de votre engagement en faveur des femmes ?
Tout a commencé avec Tatiana Mukanire-Bandalire, à la tête du mouvement des survivantes des violences sexuelles au Congo. J’ai eu la chance de la rencontrer, et d’enregistrer avec elle une version audio de son livre « Au-delà de nos larmes » dans lequel elle s’adresse à son bourreau. Cette notion d’art-thérapie que j’utilise pour pouvoir aider des femmes victimes de syndromes post-traumatiques, que ce soit des survivantes de violences sexuelles au Congo ou des femmes qui sont victimes de déplacement forcé comme les Rohingyas au Bangladesh, m’a permis de comprendre la douleur de ce féminin à la fois marginalisé et martyrisé. Aux côtés du Prix Nobel de la Paix Élie Wiesel, qui fut mon directeur de thèse, j’ai pu réfléchir à la façon dont l’art en particulier le théâtre peut aider à l’encadrement des personnes survivantes de génocide, notamment la Shoah. Il m’a présenté Simone Veil, avec qui j’ai eu la chance de m’entretenir. J’ai enregistré pour elle en tant que comédienne une version audio de son livre « Mes combats », qui regroupe certains de ses discours. Elle m’a dit de ne pas avoir peur, qu’il y avait une force du féminin, une force interne qui serait toujours là, et qu’il faudra toujours entendre. Cela m’a donné le courage de m’engager sur la question des droits des femmes, sur la question de l’art-thérapie, et c’est ainsi qu’est née l’idée de porter la voix des femmes à travers le forum international « Femina Vox » que je dirige depuis maintenant près de 7 ans. Il donne la parole à des voix puissantes, du Docteur Mukwege aux Premières dames, en passant par Ambassadeurs royaux comme la Grande-Duchesse de Luxembourg, mais surtout en donnant la parole aux activistes, hommes et femmes, sur le terrain. Tous viennent témoigner des violences faites aux femmes, violences physiques, psychologiques, mais aussi de l’invisibilisation du travail des femmes dans la société. Claudia Goldin, Prix Nobel d’Economie parle ainsi de « Femina Economicus » expliquant comment les femmes font tourner l’économie, en particulier lorsque les pays sont en guerre. Tout cela m’a permis d’ouvrir des réflexions sur le chemin de l’engagement auprès des droits des femmes.

Vous avez soumis auprès des Nations Unies une résolution afin que les femmes soient pleinement entendues dans les accords de paix. Quel a été l’élément déclencheur de votre engagement pour des quotas féminins dans les négociations de paix ?

La loi Rixin qui propose des quotas de femmes aux postes de direction des grandes entreprises m’a beaucoup inspirée. Elle a permis aux femmes d’avoir une visibilité même si certaines d’entre elles se plaignent de faire de la figuration. Elle a le mérite d’être un vrai pas vers l’égalité. Aussi, lorsque j’ai été invitée en septembre dernier aux PeaceTalks, à Genève pour présenter mon travail, j’ai saisi l’occasion pour partager mon temps de parole entre mon métier d’« artiviste » — combinant l’art et l’activisme — et le besoin de soumettre à l’assemblée une idée de résolution qui force un quota de femmes aux tables de négociation. Car les chiffres sont alarmants. Jusqu’en 2019, les femmes ne représentaient qu’environ 13 % des négociatrices et 6 % des médiatrices dans les processus de paix formels à l’échelle mondiale. En 2024, elles ne constituaient encore que 7 % des négociateurs et 14 % des médiateurs, signe d’un progrès beaucoup trop lent. Entre 1990 et 2017, elles n’étaient que 2 % des médiatrices, 8 % des négociatrices et 5 % des signataires des principaux accords de paix mondiaux, malgré des compétences largement reconnues en matière de résolution des conflits. Aujourd’hui encore, plutôt que d’inviter les femmes à la table de négociation, on préfère toujours les reléguer à la table de la cuisine.

Mais justement, comment est née l’idée du seuil de 30 % des femmes autour des tables de négociation ?

Il est né en comparaison de ce qu’avait proposé Mme Rixin. 30 % est un chiffre bascule grâce auquel on peut s’attendre à ce que le mouvement soit suivi. Dès que c’est moins, il va y avoir beaucoup plus de fragilité d’engagement de la part de certains pays. Mon travail de terrain, notamment auprès des femmes africaines, m’a permis d’observer une évolution significative de leur implication dans la prévention des conflits : celle-ci est passée de 5 % à 25 % entre 2020 et 2022, contribuant à la résolution de plus de 100 conflits locaux, en particulier liés à l’accès aux ressources. L’Afrique compte des figures féminines inspirantes sur ce terrain. Je pense notamment à Wangari Maathai (Kenya), fondatrice dès 1977 du Green Belt Movement, qui a su relier protection de l’environnement, démocratie et paix sociale, faisant de la justice écologique un pilier de la paix durable — un engagement couronné par le Prix Nobel de la Paix en 2004.
Je pense également à Leymah Gbowee (Libéria), à la tête du mouvement Women of Liberia Mass Action for Peace, qui a mobilisé des milliers de femmes chrétiennes et musulmanes par des actions non violentes, forçant l’ouverture de négociations et contribuant à la fin de la guerre civile — un combat salué par le Prix Nobel de la Paix en 2011.
Un seuil de 30 % systématique de femmes aux tables de négociations pourrait vraiment changer la donne surtout en Afrique.

Vous rappelez que les femmes ne représentent qu’une faible part des négociateurs, médiateurs et signataires d’accords de paix. Quel effet concret cette absence a-t-elle sur le contenu des accords et sur leur durabilité ?

Des études montrent que lorsque les femmes sont incluses, la durabilité des accords de paix augmente de 15 % en termes de longévité. Les femmes ne négocient pas comme les hommes. Négocier, étymologiquement, vient du mot latin « neg » « otium », c’est-à-dire « sans oisiveté ». En fait, cela veut dire que la relation doit se faire « sans relâche ». Une bonne négociation, c’est un lien qui force chacune des deux parties à être tout le temps en interaction, à avoir un « constant feedback ». Le problème, c’est que du côté masculin, on n’est pas dans une volonté de négociation, mais dans une volonté de gagner. C’est un bras de fer. Les femmes sont plus sensibles à cela, elles ne sont pas plus intelligentes que les hommes, mais elles ont une conscience du long terme avec une peur des représailles. Elles n’ont pas envie de détruire la relation et ont un rapport plus empathique dans la négociation, moins égotique pour la plupart. Maintenant je suis également bien consciente que certaines femmes sont également dans un rapport de pouvoir et dans une volonté de gagner sur l’autre. Mais celles qui sont sur le terrain, qui soignent les enfants, les blessés, les déplacés… et qui connaissent les souffrances endurées par la perte d’un fils, d’un mari, d’un frère… ne sont pas dans cette démarche.

Et comment répondez-vous à ceux qui considèrent encore la présence des femmes comme symbolique plutôt que stratégique dans la diplomatie de paix ?

En fait, je leur réponds comme on a pu leur répondre au niveau des femmes aux postes de décision. On essaie de convaincre le masculin à accepter le féminin dans les « Boards » sur des bases extrêmement réalistes. Des argumentants touchant l’empathie ou même la justice sociale ne sont parfois pas suffisants, mais une précise conscience du « retour sur investissement » peut être beaucoup plus efficace. Avoir plus de 30 % de femmes dans des boards correspond à un gain de valeur cumulée de 10 % à 30 % sur 10 ans et cela est documenté. Sans compter bien sûr la capacité intellectuelle de prendre les bonnes décisions, car le board est diversifié. De la même manière, un seuil de 30 % de femmes aux tables de négociation diplomatique est un investissement en termes de stabilité géopolitique qui peut se chiffrer. Plus de 35 % de probabilité que les accords de paix signés durent quinze ans, −64 % de probabilité d’échec des accords, entre −11 % à −37 % de risque de reprise du conflit avec un ROI économique indirect potentiellement de 100× à 1000x !


Et si cette résolution était adoptée, comment serait-il possible de contrôler son application ?

Il faut mettre en place des formations. C’est ce que je fais depuis 2023, date à laquelle j’ai créé les « Accords de Sarah & Hajar », pendant féminin des « Accords d’Abraham », qui ont réuni des femmes diplomates du Bahreïn, des Émirats Arabie unis, du Maroc et d’Israël pour travailler sur cette question de diplomatie au féminin, de présence des femmes à la table des négociations. Je travaille avec un centre de formation qui est en lien avec l’ONU à Genève, le Centre de Liaison des Associations Féminines Genevoises pour faire en sorte que les femmes puissent venir se former à la médiation et à la négociation. Il faut avoir une liste dans chaque pays de femmes diplomates et activistes de la société civile qui se mettent à disposition au niveau de la négociation et de la médiation.

Ensuite, chacun des pays qui soutiendra cette résolution devra naturellement prouver que dans les instances de négociations diplomatiques, il y a au moins 30 % de femmes. Je pense qu’une fois la résolution adoptée, on va se rendre compte qu’on vivait au Moyen âge pour exclure ainsi les femmes ! Quand on y pense, c’est juste honteux que la moitié de la population soit infantilisée et mise de côté sur des décisions qui concernent le futur de l’humanité !

Et si la résolution est adoptée, est-ce que vous pensez qu’il faudrait mettre des sanctions en cas de non-respect ?

Ça, c’est une très bonne question parce que ça reste un gros problème. Aujourd’hui, même pour la résolution 1325 adoptée en 2000 par le Conseil de sécurité des Nations unies, qui reconnaît le rôle essentiel des femmes dans la prévention des conflits, les négociations de paix et la reconstruction post-conflit, il n’y a eu aucune prévision de sanction en cas de non-respect. Elle reposait uniquement sur l’engagement volontaire des États, la pression diplomatique et le suivi international. Son application dépendait donc de la volonté politique des pays, sans mécanisme coercitif direct. C’est pour cela que j’ai plaidé pour favoriser un quota obligatoire avec une idée de sanction dans un second temps, une fois que la résolution sera votée… Vous savez, encore aujourd’hui, les femmes sont représentatives des pays plus en tant que reines de beauté qu’en tant que représentantes politiques de gouvernements. Si vous regardez dans les cabinets ministériels, ce sont souvent les femmes qui préparent les négociations. Ensuite, elles vont être invisibilisées dans la prise de décision. L’assistante, le côté « femme de l’ombre », aujourd’hui ça ne peut plus passer en termes de représentativité. Un quota de 30 % viendrait répondre à cette invisibilisation.

Et votre proposition prévoit une montée en puissance vers la parité. Quels palier ou échéance souhaiteriez-vous inscrire dans le calendrier diplomatique international ?

Pour l’instant, le rêve, c’est que cette résolution puisse être présentée officiellement. Je ne suis pas encore dans le rêve de la parité, je suis dans le rêve du premier pas sur la Lune. Après, je vais envoyer des satellites. Je suis vraiment sur ce petit pas de 30 %, parce que si jamais ça passe, les petites filles et jeunes filles pourront demain penser qu’elles, au moins, pourront peser sur les décisions concernant l’humanité. Forte de mes origines marocaines, j’ai proposé à Son Excellence Monsieur Omar Zniber, Ambassadeur et Représentant permanent du Maroc auprès de l’Office des Nations Unies à Genève, d’endosser la résolution « Femina Pax », permettant ainsi à l’Afrique d’en être l’initiatrice, aux côtés d’autres pays. Présentée le 10 septembre dernier lors des PeaceTalks, cette résolution a reçu les félicitations des ministres femmes de Syrie et du Qatar, ainsi que de la Secrétaire générale de l’ONU, m’encourageant à poursuivre ce combat jusqu’à son aboutissement.

Une figure majeure m’inspire profondément dans cet engagement : Son Altesse Royale la Princesse Lalla Meryem, Ambassadrice de Bonne Volonté de l’UNESCO. Lors de la Journée internationale des droits des femmes à Marrakech, elle rappelait que la femme marocaine a vu sa condition évoluer significativement et que ces droits ne sont pas le fruit du hasard, mais celui de l’action militante et des sacrifices des générations de femmes.

En imaginant que cette résolution soit présentée et votée en juin prochain, je me donne cinq ans pour arriver à la parité. Mais ça demande un tel changement paradigmatique. Il ne s’agit plus de briser un plafond de verre, mais plutôt un plafond d’amiante et cela dans tous les pays, même la France sur la question des négociatrices et médiatrices malgré la volonté affichée de diplomatie féministe.

En décembre dernier, le caftan marocain était inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ?

C’est d’ailleurs l’événement qui nous réunit aujourd’hui à l’UNESCO, consacré à la « Sauvegarde des savoirs et savoir-faire artisanaux menacés de disparition par leur transmission aux jeunes générations au Maroc ». La reconnaissance de l’art du caftan marocain, inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO depuis le 10 décembre 2025, dépasse largement la dimension vestimentaire. Le caftan est un langage, une mémoire vivante, l’expression de siècles de savoir-faire artisanaux et d’une tradition toujours vibrante au cœur de l’identité marocaine.

En tant qu’artiste de l’UNESCO pour la Paix, et également en tant que fille d’un père marocain né à Meknès, cette inscription revêt pour moi une portée à la fois intime, symbolique et universelle. C’est un moment historique, certes, mais surtout un acte de justice culturelle. Le caftan porte en lui les gestes des artisans, la patience des brodeuses, l’excellence des maîtres tailleurs et l’âme plurielle du Maroc. À cet égard, je rejoins pleinement les mots de Son Excellence Monsieur Lahcen Saadi, Secrétaire d’État chargé de l’artisanat et de l’économie sociale et solidaire présent lors de cette cérémonie à l’UNESCO : « Ce qui est essentiel pour nous, c’est d’investir dans l’humain ». Cet investissement dans l’humain, c’est également pour moi garantir une participation de tous et toute dans les processus de paix. Je citerai également, Son Excellence Monsieur Samir Addahre, Ambassadeur et Délégué permanent du Maroc auprès de l’UNESCO, lorsqu’il définit le caftan comme un « marqueur fondamental de l’identité culturelle marocaine » et rappelle qu’il « incarne l’histoire d’un patrimoine vestimentaire ancestral de la nation ». Son engagement remarquable a été déterminant pour faire entendre cette vérité sur la scène internationale.

Ce sont surtout les femmes qui participent à faire rayonner le caftan ?

Le caftan est à la fois porté, brodé et tissé par la femme. Certes, beaucoup de créateurs de caftans sont des hommes, mais cette tenue reste profondément liée à la femme, qui en est la véritable représentante.

Pour moi, la femme qui brode et qui tisse incarne une figure allégorique du Maroc : c’est une femme qui cherche à concilier sa vie personnelle, professionnelle, culturelle et spirituelle. Elle tisse littéralement avec de multiples fils, comme elle tisse symboliquement les dimensions de sa vie et de la société.

À travers son travail, ses couleurs et sa créativité, elle contribue à faire avancer le pays. On sait que les femmes jouent un rôle essentiel au Maroc — les réformes, comme celle du Code de la famille (la Mudawana), en sont un exemple fort.

Cette femme marocaine, de plus en plus visible et influente, représente pour moi un grand espoir pour toutes les femmes africaines : son exemple inspire et a un effet direct sur l’émancipation féminine à l’échelle du continent.

Le caftan que je porte aujourd’hui est signé Madame Maha Iraqi, créatrice de haute couture traditionnelle, qui réinterprète le vêtement à la lumière du présent tout en respectant la richesse du patrimoine marocain. Cette rencontre précieuse, je la dois à Monsieur Abderrahim Zemzami, Président de la Chambre d’Artisanat de la région Rabat-Salé, à l’initiative de ce défilé organisé dans le cadre prestigieux de l’UNESCO et qui fait un travail remarquable pour la promotion du patrimoine culturel marocain et du savoir-faire local à l’international.

Pour moi, la reconnaissance du caftan inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO relève aussi de ce que je nomme un « entrepreneuriat diplomatique » : une manière de mettre en lumière l’engagement du Royaume du Maroc en faveur de la reconnaissance du statut de la femme marocaine. Mon engagement sur le terrain depuis 15 ans sans relâche auprès des femmes victimes de violence que j’accompagne avec l’art thérapie ainsi qu’en tant que directrice du Forum international « Femina Vox » m’a d’ailleurs valu le Prix spécial du jury de l’Association Bouabate Fès, sous l’impulsion de sa présidente, Madame Leïla Bennis.

C’est dans cet esprit que j’ai souhaité définir le mot « entrepreneur » dans l’ouvrage « Les 101 mots de la francophonie à l’usage de tous », dirigé par Amandine Lepoutre et Maëlle Polsinelli. C’est d’ailleurs le Maroc qui assure la présidence du Group of Francophone Ambassadors (GAF) à Genève pour la période 2025-2026, une instance qui regroupe plus de 70 pays francophones et qui promeut le dialogue, la coopération et les valeurs francophones au sein des organisations internationales basées à Genève. La dimension francophone comme lien de paix dans le cadre de mes initiatives est par ailleurs fondamentale, car pour moi, l’entrepreneur — et plus encore l’entrepreneur diplomatique — est celui ou celle qui ose créer des ponts, inventer de nouveaux chemins de dialogue et prendre le risque de la paix, en plaçant l’humain au cœur de la transformation du monde.

Pourquoi avez-vous ressenti la nécessité de porter, de créer, un forum comme Femina Vox pour faire entendre la voix des femmes, sachant qu’il y a déjà d’autres forums aussi qui existent ?

Mon but était d’avoir un forum qui donne un baromètre des droits des femmes chaque année et qui fasse parler les gens de terrain, la société civile. Je voulais que ce soit un rendez-vous interdisciplinaire, qui permette de voir des femmes qu’on ne voit pas. Alors, bien sûr, j’ai la chance d’avoir reçu plusieurs Prix Nobel (Dr. Mukwege, Dr Shirin Ebadi, Tawakkol Karman, Claudia Goldin,….), des premières dames, de grandes personnalités, mais celles-ci n’ont pour but que de mettre en valeur ces gens qui font la différence sur le terrain. Le forum international « Femina Vox » est divisé en plusieurs tables rondes entrecoupées de prestations artistiques. L’édition 2025 de Femina Vox était consacrée aux 30 ans des accords de Pékin. Elle a été rythmée entre autres par de la danse traditionnelle chinoise, mais aussi le groupe musical « Les Mamans du Congo » qui ont enflammé la scène de l’UNESCO. J’ai eu la chance d’accueillir la directrice de « Radio Begum », Hamida Aman, qui fait un incroyable travail pour les femmes d’Afghanistan ; mais aussi des femmes syrienne, iranienne, congolaise… de chaque continent. Toutes ces femmes sont venues témoigner de ce qui se passe dans leur pays.

On a clôturé sur une prestation de Joyce Jonathan, rare chanteuse française reconnue en Chine qui est venue interpréter une très belle chanson en chinois.

En 2026, le forum international « Femina Vox » a eu lieu au Brésil (le 16 mars) dans l’état du Mato Grosso do Sul autour de la thématique « égalité, justice pour toutes et tous ». Nous avons eu la chance de rencontrer des femmes autochtones, dont la tradition se perd et risque d’être oubliée. Plusieurs nationalités étaient représentées. Ont, entre autres, été invités l’ancienne ministre des Droits humains de la République démocratique du Congo, Mme Chantal Chambu Mwavita et également M. Bruno Fuchs, président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française.

Pouvez-vous nous parler de votre court-métrage ? Qu’est-ce qui a déclenché l’envie de réaliser « Woman on Rope » ?

 Il y a deux ans, je me suis lancé un défi personnel. Depuis l’enfance, on se moquait de moi parce que je n’arrivais pas à monter à la corde. J’ai donc décidé de réessayer, en acceptant mon âge, mon corps, et le fait d’être maman de deux enfants, en me disant que j’avais peu de chance d’y arriver.

J’ai alors rencontré une chorégraphe aérienne, spécialiste du travail à la corde, Florence Delahaye, qui m’a simplement dit : « Ok. On y va ». J’ai beaucoup souffert, mais avec un entraînement hebdomadaire, au bout de six mois, j’ai fini par réussir à monter à sept mètres, sous les applaudissements des artistes professionnels aériens avec lesquels je m’exerçais.

En vivant cela, j’ai vu à quel point ce travail rejoignait mon activité de coach, qui consiste à accompagner les personnes dans leur progression professionnelle. J’ai commencé à faire des liens et je me suis dit : « Si moi j’y arrive, toutes les femmes peuvent y arriver ».

Peu à peu, ces montées à la corde ont pris pour moi une dimension métaphorique. Chaque ascension correspondait à une date, un pays, une avancée pour les droits des femmes : Seneca Falls en 1848, le premier droit de vote des femmes en Nouvelle‑Zélande en 1873, les luttes du MLF en 1968…

Il y a aussi les moments où on lâche la corde, par épuisement ou face aux menaces extérieures : les années 2000 au Congo, la situation en Afghanistan qui nous fait redescendre. J’ai donc imaginé des figures corporelles aériennes associées à chaque date et à chaque pays, pour donner une dimension pédagogique et aider à comprendre où nous en sommes aujourd’hui à propos de l’évolution des droits des femmes. Ce film est une sorte de tour du monde des droits des femmes, qui est assez puissant. Et c’est pour moi un très bel objet cinématographique. Il y aura une référence à toutes les nationalités, toutes les identités de femmes avec des archives de chaque événement concernant chaque pays.

Nous travaillons avec Ablock, un média soutenu par le ministère des Sports. L’idée est de mettre en avant à la fois le dépassement de soi permis par le sport et la force de cette métaphore du féminin, afin de servir la pédagogie et l’éducation des droits des femmes.

À travers cette œuvre, je souhaite rappeler aux jeunes générations que rien n’est jamais acquis, et que chaque progrès reste une lutte. C’est précisément ce que je vis au quotidien dans la campagne pour l’adoption de la résolution « Femina Pax ».

Ce court-métrage a été révélé à l’occasion du 70e anniversaire de la Commission de la condition de la femme à New York, le 13 mars 2026, avant d’être présenté successivement au Parlement européen, au Sénat, à l’Assemblée nationale, à l’Office des Nations Unies à Genève, ainsi qu’au Festival de Cannes.

À travers ce film et l’ensemble de mon engagement, s’affirme cette démarche d’« entrepreneuriat diplomatique », fondée sur la conviction que les mentalités ne se transforment durablement que par l’émotion, l’art, la culture et l’imaginaire. L’UNESCO rappelle combien la culture est un levier essentiel de transformation sociale, de dialogue entre les peuples et de prévention des conflits. Changer les récits, ouvrir les regards, susciter l’empathie devient alors un acte diplomatique à part entière.

En quoi le Forum international « Femina Vox » a-t-il nourri votre regard de réalisatrice sur « Woman on Rope » et inversement ?

Je rencontre des femmes très différentes — des dirigeantes d’entreprise dans le cadre de mon travail de coach ou des survivantes de guerre au Congo en tant qu’art thérapeute — et pourtant leurs corps racontent souvent la même souffrance, les mêmes blocages, que l’on travaille avec les mêmes exercices. Le Forum international « Femina Vox » m’a fait comprendre à quel point nous sommes reliées les unes aux autres, et combien il est essentiel de faire émerger, dès l’enfance, nos points communs plutôt que nos différences, dans un contexte scolaire marqué souvent par la violence et la jalousie dans la cour de récréation.

Ce forum fait entendre une voix collective de femmes qui refusent désormais d’être réduites au statut de victimes. Mon objectif n’est pas seulement de demander plus de protection ou de sécurité pour elles, mais de faire reconnaître que les droits des femmes sont pleinement des droits humains. C’est pourquoi je souhaite que la résolution que je porte soit présentée d’abord devant le Conseil des Droits de l’Homme à Genève, et non devant le Conseil de sécurité à New York.

En dehors de cette résolution que vous portez, quelles avancées aimeriez-vous voir au niveau des Droits des femmes ?

En Afrique, j’aimerais que des progrès importants soient réalisés sur la question du mariage précoce. J’ai eu la chance de travailler avec Djaïli Amadou Amal, qui a réussi à échapper à un mariage forcé et avec qui j’ai enregistré le livre audio intitulé « Non au mariage forcé ». J’aimerais que cet ouvrage circule largement dans les écoles.

Je suis également très sensible aux questions de diplomatie et de résolution des conflits. La résolution « Femina Pax » est à ce titre, un hommage à la femme africaine. En Afrique, les femmes n’attendent pas d’être autorisées à s’asseoir à la table des négociations diplomatiques : elles s’y engagent déjà, souvent au niveau de la société civile. J’ai parlé du Libéria, mais j’aurais aussi pu évoquer le Mali avec l’exemple de Fatimata Touré, militante et médiatrice communautaire depuis 2012, engagée dans la prévention des conflits, la défense des droits humains et le dialogue avec les groupes armés, qui incarne ce courage quotidien au cœur d’un contexte sécuritaire complexe. Dans d’autres pays, des femmes se lèvent aussi pour dire aux hommes : « ça suffit ! ». Certaines de ces femmes sont violentées ou persécutées. Il ne faut pas oublier que dans plusieurs sociétés africaines existe un véritable matriarcat, une réalité souvent inimaginable pour le monde occidental — même dans les pays les plus avancés en matière d’égalité. C’est pourquoi je crois que, dans les processus de paix et de décision politique, les femmes africaines ont un rôle de matriarches puissant et nécessaire.

Il y a en Afrique des femmes incroyablement courageuses. Face à des hommes armés, parfois de machettes, elles ne se cachent pas : elles se lèvent pour défendre leurs enfants et leur communauté. C’est ce courage, cette force morale, qui habite « la femme africaine ».

D’ailleurs, ce mouvement dépasse le continent. Je pense aux mères israéliennes et palestiniennes du collectif « Women Wage Peace » et « Women of the Sun », ou encore à ces Ukrainiennes et Russes qui cherchent à se rassembler pour dire non à la guerre dans le mouvement « Women’s PeaceQuest for Ukraine ». Dans le monde entier, des femmes créent des chemins vers la paix. Le problème, c’est que bien souvent, elles ont fait leur part du travail, mais les hommes, eux, ne leur accordent pas une vraie écoute.

Certains me disent : « Pourquoi passer par la loi ou par l’ONU ? » Il est vrai que beaucoup doutent aujourd’hui du multilatéralisme et de ces grandes institutions, souvent jugées dépassées. Pourtant, à mes yeux, une loi adoptée et reconnue par plusieurs pays représente déjà une étape essentielle — un premier levier, une sorte de garantie internationale que le changement est nécessaire. Ce n’est pas une fin en soi, mais c’est une base sur laquelle s’appuyer pour revendiquer et agir.

Imaginez par exemple un pays comme la République démocratique du Congo, qui traverse des périodes très sombres avec à nouveau des viols de femmes comme armes de guerre actuellement. Si 30 % des négociateurs étaient des femmes, ce serait un tournant historique. Je pense en particulier à la « Synergie des Femmes pour la Paix et la Réconciliation des Grands Lacs » qui rassemble plus de 500 femmes de la RDC, du Rwanda et du Burundi, unies pour promouvoir le dialogue et la paix grâce à des rencontres, actions et médiations transfrontalières favorisant une réconciliation durable. Oui, l’Afrique en serait transformée !

J’en rêve, sincèrement. Et je crois que si les femmes prennent pleinement part aux décisions, ceux qui dirigent aujourd’hui le continent trembleront — non pas par peur de perdre, mais parce que la justice et la dignité commenceront enfin à changer la donne.

www.feminapax.com

www.feminavoxforum.com

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