Combats de femmes

Guila Clara Kessous, Artiste de l’UNESCO pour la Paix

 « Femina Pax : une résolution qui fait trembler l’Afrique »

 Artiste de l’Unesco pour la paix, Guila Clara Kessous sera en mars prochain à Genève où elle présentera dans le cadre de la 61e session du conseil des droits humains à l’ONU sa résolution tendant à ce que 30 % de femmes soient imposées à la table des négociations diplomatiques lors d’un side event. Directrice de Femina Vox — le forum international dédié aux droits des femmes — et vice-présidente de l’UNF, celle qui se définit aussi comme une « artiviste » (combinant l’art et l’activisme) nous explique la genèse de cette résolution et ses combats en matière de droits des femmes. Elle a fièrement proposé au Royaume du Maroc d’endorser cette résolution, en lien avec ses origines et la réforme de la Moudawana (code de la famille marocain) pour promouvoir l’égalité selon le souhait de Sa Majesté Mohammed VI. Rencontre.

Quelle a été la source de votre engagement en faveur des femmes ?

Tout a commencé avec Tatiana Mukanire-Bandalire, à la tête du mouvement des survivantes des violences sexuelles au Congo. J’ai eu la chance de la rencontrer, et d’enregistrer avec elle une version audio de son livre « Au-delà de nos larmes » dans lequel elle s’adresse à son bourreau. Cette notion d’art-thérapie que j’utilise pour pouvoir aider des femmes victimes de syndromes post-traumatiques, que ce soit des survivantes de violences sexuelles au Congo ou des femmes qui sont victimes de déplacement forcé comme les Rohingyas au Bangladesh, m’a permis de comprendre la douleur de ce féminin à la fois marginalisé et martyrisé. Aux côtés du Prix Nobel de la Paix Élie Wiesel, qui fut mon directeur de thèse, j’ai pu réfléchir à la façon dont l’art en particulier le théâtre peut aider à l’encadrement des personnes survivantes de génocide, notamment la Shoah. Il m’a présenté Simone Veil, avec qui j’ai eu la chance de m’entretenir. J’ai enregistré pour elle en tant que comédienne une version audio de son livre « Mes combats », qui regroupe certains de ses discours. Elle m’a dit de ne pas avoir peur, qu’il y avait une force du féminin, une force interne qui serait toujours là, et qu’il faudra toujours entendre. Cela m’a donné le courage de m’engager sur la question des droits des femmes, sur la question de l’art-thérapie, et c’est ainsi qu’est née l’idée de porter la voix des femmes à travers le forum international « Femina Vox » que je dirige depuis maintenant près de 7 ans. Il donne la parole à des voix puissantes, du Docteur Mukwege aux Premières dames, en passant par Ambassadeurs royaux comme la Grande-Duchesse de Luxembourg, mais surtout en donnant la parole aux activistes, hommes et femmes, sur le terrain. Tous viennent témoigner des violences faites aux femmes, violences physiques, psychologiques, mais aussi de l’invisibilisation du travail des femmes dans la société. Claudia Goldin, Prix Nobel d’Economie parle ainsi de « Femina Economicus » expliquant comment les femmes font tourner l’économie, en particulier lorsque les pays sont en guerre. Tout cela m’a permis d’ouvrir des réflexions sur le chemin de l’engagement auprès des droits des femmes.

Vous avez soumis auprès des Nations Unies une résolution afin que les femmes soient pleinement entendues dans les accords de paix. Quel a été l’élément déclencheur de votre engagement pour des quotas féminins dans les négociations de paix ?

La loi Rixin qui propose des quotas de femmes aux postes de direction des grandes entreprises m’a beaucoup inspirée. Elle a permis aux femmes d’avoir une visibilité même si certaines d’entre elles se plaignent de faire de la figuration. Elle a le mérite d’être un vrai pas vers l’égalité. Aussi, lorsque j’ai été invitée en septembre dernier aux PeaceTalks, à Genève pour présenter mon travail, j’ai saisi l’occasion pour partager mon temps de parole entre mon métier d’« artiviste » — combinant l’art et l’activisme — et le besoin de soumettre à l’assemblée une idée de résolution qui force un quota de femmes aux tables de négociation. Car les chiffres sont alarmants. Jusqu’en 2019, les femmes ne représentaient qu’environ 13 % des négociatrices et 6 % des médiatrices dans les processus de paix formels à l’échelle mondiale. En 2024, elles ne constituaient encore que 7 % des négociateurs et 14 % des médiateurs, signe d’un progrès beaucoup trop lent. Entre 1990 et 2017, elles n’étaient que 2 % des médiatrices, 8 % des négociatrices et 5 % des signataires des principaux accords de paix mondiaux, malgré des compétences largement reconnues en matière de résolution des conflits. Aujourd’hui encore, plutôt que d’inviter les femmes à la table de négociation, on préfère toujours les reléguer à la table de la cuisine.

Mais justement, comment est née l’idée du seuil de 30 % des femmes autour des tables de négociation ?

Il est né en comparaison de ce qu’avait proposé Mme Rixin. 30 % est un chiffre bascule grâce auquel on peut s’attendre à ce que le mouvement soit suivi. Dès que c’est...

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