Femmes rurales en Afrique : elles nourrissent le continent, sans en récolter les fruits

Le 15 octobre, la Journée internationale des femmes rurales met en lumière celles qui produisent, transforment et distribuent une part essentielle de l’alimentation africaine, tout en restant parmi les populations les plus exposées à la pauvreté, à l’injustice foncière et à l’inégalité d’accès à l’éducation. En Afrique subsaharienne, elles sont agricultrices, commerçantes, éleveuses ou aidantes familiales pourtant leur contribution reste largement invisible dans les statistiques.

Leur premier obstacle est la terre. En Afrique de l’Ouest et centrale, les chiffres sont sans appel. Au Sénégal, les femmes ne détiennent qu’environ 10% des terres, alors même que la loi reconnaît formellement leur égalité de droits. Au Mali, elles représentent moins de 5% des exploitants agricoles, l’un des taux les plus faibles du continent. Au Niger, la valeur des terres possédées par les femmes est estimée à 5%, contre 78% pour les hommes au Nigeria.

En Afrique centrale, la situation est tout aussi inégale. Une étude régionale estime que seulement 7,25% des femmes possèdent des terres, contre 71,3% des hommes. Au Cameroun, où les femmes rurales assurent près de 90% de la production alimentaire, la majorité des terres reste non enregistrée : les femmes cultivent souvent des parcelles appartenant à leur mari ou à leur famille, avec un simple droit d’usage, sans contrôle durable sur le foncier.

Cette fragilité foncière a des conséquences directes. Sans titre de propriété ou droit d’usage sécurisé, une agricultrice a moins de facilité à investir dans l’irrigation, à acheter des semences de qualité, à accéder à un crédit ou à protéger son exploitation en cas de sécheresse. La FAO rappelle que l’accès des femmes à la terre, aux intrants, aux services financiers et aux technologies numériques reste inférieur à celui des hommes, ce qui limite leur productivité et leurs revenus.

L’accès à l’éducation constitue un autre verrou. Dans les zones rurales, les distances, les frais de scolarité, le manque d’établissements secondaires et les responsabilités domestiques précoces pèsent davantage sur les filles. Beaucoup abandonnent l’école avant d’avoir acquis les compétences qui leur permettraient d’accéder à un emploi non agricole, de gérer une entreprise ou de revendiquer leurs droits. Les travaux de la Banque mondiale soulignent que les femmes sont plus souvent exclues de l’école, de la formation et de l’emploi en raison de leurs charges et du travail domestique.

Pourtant, les aspirations existent. Des enquêtes menées auprès de jeunes femmes africaines montrent qu’une large majorité rêve d’études supérieures et de carrières dans des secteurs variés. Le problème n’est donc pas l’ambition, mais l’accès : transports, sécurité, santé reproductive, connexion internet, mentors et modèles féminins restent trop souvent hors de portée dans les territoires ruraux.

L’autonomisation avance pourtant, portée par des initiatives concrètes. Au Mali, la loi agricole de 2017 prévoit que 15% des terres publiques soient attribuées à des associations féminines. Cette mesure est née notamment de la pratique des associations de femmes qui demandaient collectivement des parcelles, car leurs droits d’usage individuels restaient précaires et révocables.

Au Sénégal, des chartes foncières intégrant le genre ont été élaborées dans sept communes, avec l’installation de femmes dans les commissions locales d’attribution des terres. À Darou Khoudoss, ce dispositif a renforcé la connaissance des droits et augmenté les demandes de terres formulées par les femmes. En République centrafricaine, deux processus de chartes foncières sensibles au genre étaient également en cours.

D’autres femmes choisissent la voie de l’investissement. En Côte d’Ivoire, dans la région d’Abengourou, des femmes achètent des terres et développent des plantations de café et de cacao depuis les années 1980. Au Niger, dans la région de Maradi, elles recourent à l’achat collectif ou individuel de parcelles pour cultiver mil, sorgho et autres cultures.

Les politiques publiques ont un rôle décisif. Sécuriser les droits fonciers des femmes, garantir leur accès au crédit et aux intrants, développer les écoles et les transports scolaires, soutenir l’entrepreneuriat agricole et inclure les femmes dans les instances décisionnelles locales : autant de leviers qui transformeraient leur situation. L’ONU rappelle que l’inégalité d’accès à la terre et aux ressources agricoles freine non seulement l’égalité entre les sexes, mais aussi la lutte contre la faim et la pauvreté.

À l’occasion de cette journée, il est important de reconnaître que ces femmes sont des actrices économiques majeures, capables de nourrir leurs familles, leurs communautés et leurs pays — à condition que les structures, les lois et les financements cessent de les laisser au bord du chemin.

Photos : Pexels pour Safari Consoler

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