Tanella Boni, la pensée en mouvement

Tanella Boni n’était pas seulement une écrivaine. Elle était aussi philosophe, poétesse, romancière, essayiste, critique littéraire et enseignante. Avec sa disparition, le 15 septembre 2026 à Toulouse, à l’âge de 72 ans, la Côte d’Ivoire et la littérature africaine ont perdu une voix profondément attachée à la dignité humaine, à la liberté et à la place des femmes.

Née en 1954 à Abidjan, Tanella Boni grandit en Côte d’Ivoire avant de poursuivre ses études à Toulouse puis à Paris. Elle y obtient un doctorat de philosophie et un doctorat d’État à l’Université Paris-Sorbonne. De retour dans son pays, elle devient professeure de philosophie à l’Université Félix-Houphouët-Boigny de Cocody, où elle enseigne et mène une réflexion sur l’éthique, la littérature, l’art et la condition humaine.

Chez elle, la philosophie n’était jamais séparée de la vie. Elle s’intéressait aux blessures de l’histoire, aux expériences d’exclusion, aux violences politiques et aux formes de domination qui traversent les sociétés. Mais elle refusait les discours abstraits. Sa pensée partait du quotidien, des corps, de la mémoire et de la relation aux autres. La dignité, disait-elle en substance, ne se proclame pas seulement : elle se construit dans la manière dont les êtres humains se reconnaissent et se respectent.

Cette exigence traverse toute son œuvre. Tanella Boni publie son premier recueil, Labyrinthe, en 1984. Elle s’intéresse ensuite à tous les territoires de l’écriture : la poésie avec Grains de sable, Il n’y a pas de parole heureuse, Chaque jour l’espérance, Ma peau est fenêtre d’avenir, Gorée île baobab ou Toute d’étincelles vêtue ; le roman avec Une vie de crabe, Les Baigneurs du lac Rose, Matins de couvre-feu et Les Nègres n’iront jamais au paradis ; l’essai avec Que vivent les femmes d’Afrique ? ; mais aussi la littérature jeunesse et la biographie.

Dans ses poèmes, la douceur n’efface jamais la violence du monde. Elle avance avec elle. La guerre, l’exil, les frontières, la solitude et la perte y côtoient l’espérance, la lumière et le désir de recommencer. Matins de couvre-feu, son roman le plus connu, évoque une société confrontée à la peur et au désordre politique. L’ouvrage lui vaut le prix Ahmadou-Kourouma et devient l’un des textes importants de la littérature ivoirienne contemporaine.

Son écriture se distingue par une langue à la fois limpide et dense. Tanella Boni n’a jamais cherché à enfermer son œuvre dans une identité unique. Elle était ivoirienne, africaine, féministe, philosophe et citoyenne du monde. Ses livres circulent entre les continents et les langues. Ses recueils L’avenir a rendez-vous avec l’aube et Là où il fait si clair en moi ont notamment été traduits en anglais par le poète Todd Fredson, permettant à de nouveaux lecteurs de découvrir son travail sur la violence, l’appartenance, la race, le genre et l’exil.

La condition des femmes occupait une place centrale dans sa réflexion. Dans Que vivent les femmes d’Afrique ?, elle interroge leur représentation, leurs combats et les obstacles qui limitent encore leur autonomie. Mais son féminisme ne se réduisait pas à un thème littéraire. Il traversait son activité d’enseignante, de chercheuse et de passeuse de parole. Elle insistait sur l’importance des modèles pour les jeunes femmes africaines qui souhaitaient entrer dans la philosophie, la littérature ou la recherche.

Tanella Boni croyait également à la transmission. Présidente de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire de 1991 à 1997, elle a contribué à structurer la vie littéraire de son pays. Elle a ensuite organisé le Festival international de poésie d’Abidjan. En 2023, lors du Salon international du livre d’Abidjan, elle a lancé les « Poeticales », une plateforme destinée aux slameurs et aux poètes. Elle voulait ouvrir des espaces aux nouvelles voix plutôt que conserver la littérature dans le cercle fermé des institutions.culture.gouv+1

Son travail a été distingué par plusieurs prix, dont le prix Ahmadou-Kourouma, le prix international de poésie Annette Mbaye d’Erneville et le prix international de poésie Antonio Viccaro. En 2025, sa poésie a reçu le prix Tchicaya U Tam’si de poésie africaine. Cette reconnaissance tardive confirmait la place qu’elle occupait déjà auprès de nombreux lecteurs et chercheurs.

Elle laisse derrière elle une vingtaine de livres, des articles, des élèves, des lecteurs et une manière de penser le monde sans séparer la beauté de la responsabilité. Tanella Boni a montré que la poésie pouvait parler de politique, que la philosophie pouvait partir de l’intime et qu’une écrivaine africaine pouvait interroger l’universel sans renoncer à son histoire.

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